D'abord la peur des angliscismes, la peur des abréviations, la peur des simplifications, la peur du langage sms... On parle d'enlever la cédille car c'est trop compliqué... On veut franciser certains mots car on a peur de ne plus maîtriser notre langue... Ha ! Si nous pauvres français maîtrisions ne serait-ce que l'anglais !!! Ce serait déjà un mal pour un bien... Ou le contraire...
Mais, c'est bien connu, en France, on est nul en langues. En général, on dit cela pour se justifier d'être nul en allemand, de parler comme des chèvres en anglais, de mal utiliser le langage corporel en italien ou de ne pas savoir prononcer "chorizo" en espagnol... Mais à force de croire en notre nullité en langues, et de répéter à tout va "on est nul en langues", la phrase est devenue performative et nous sommes devenu nul en français. J'espère que personne n'a eu l'idée de vouloir faire apprendre le chinois à l'école...
Nuls en français ?
En fait, nuls en général. Le monde bouge (marketing...), le monde change, le monde évolue. On a un peu trop tendance à croire que passage du temps rime avec amélioration et progrès. On représente souvent des graphiques à composante temporelle, avec côté abscisses le temps qui passe et côté ordonnées des valeurs qui partent de zéro (ou d'une référence quelconque) et qui montent, qui montent dans le temps. Parce qu'on n'aime pas se représenter une tendance à la baisse. Bon, on a bien les chiffres du chomage, mais ceux là, ils sont truqués, donc ça compte pas.
En réalité, passage du temps rime aussi avec ... dégradation. On parle de la météo, de la couche d'ozone (oups, non on n'en parle plus de celle-là), de la fonte des glaces au pôle (tant mieux pour les pays arctiques qui vont pouvoir se lancer dans une course aux minerais et au pétrole dans ces fonds inexplorés...) ; on évoque la situation dans le pays, le pouvoir d'achat (c'est marrant cette expression "pouvoir d'achat", on ne se sent puissant, on a l'impression qu'il est nécessaire d'acheter pour exister, mais attention, le pouvoir n'est pas un devoir... cela semble parfois tellement évident qu'on a tendance à nous le faire oublier), la crise des banlieues, le moral des français.
Et puis dans tout cela, il y a nos enfants. Les enfants, c'est l'avenir. Les vieux, ce n'est pas l'avenir, c'est le présent, c'est l'électorat qu'il faut ménager. Les moins vieux travaillent pour nous tous, ils ont d'autres chats à fouetter. Mais les jeunes, ce sont nos retraites. Un jeune = une retraite potentielle. Et si le jeune est un couillon, il n'aura pas un métier qui rapporte des soussous, et donc une mauvaise retraite pour nous tous.
Alors occupons-nous de nos jeunes ! Si tous les jeunes sont des couillons, alors la France ira droit dans le mur. Mais le constat est alarmant, les jeunes sont nuls ; nuls en français (orthographes et grammaires), nuls en mathématiques. Les autres matières, on a pas le temps de les évaluer, mais on imagine très bien que les jeunes français excellent en compostage de sms avec le pouce gauche (ou droit, ou les deux, il y a des surdoués partout), maîtrisent parfaitement l'enregistrement pré-programmés de films sur DVD double couche avec timeshifting activé (alors qu'on vient tout juste de comprendre à quoi servait le show-view sur nos magnétoscopes dont on ne sait plus quoi faire), qu'ils savent rouler une cigarette d'une main tout en téléphonant de l'autre, et qu'ils connaissent toutes les références des pots ninja débridables sur leurs scooters (désolé, mais même quand j'étais jeune naguère, je n'y comprenais rien aux discussions de jeunes).
Le seul hic, c'est qu'on ne les évalue pas sur ces matières-là. Les maths c'est nul et le français c'est ringard.

Ceci est un veau : un peu de culture, ne fait de mal à personne !
Le pouvoir d'achat
Oui, mais il y a le pouvoir d'achat. Jeune, si tu lis ceci, ne te vexe pas. Je sais que si tu es arrivé jusqu'ici, tu n'es pas comme tes pairs. Tu fais partie, peut-être, des 20 % de jeunes qui savent lire (disons 40 % de jeunes qui savent lire cet article spécialement adapté pour eux) et c'est déjà bien.
Saches que si tu sais lire, que tu comprends ce que tu lis, et que tu sais compter (les additions, soustractions et quelques multiplications suffisent), tu as toutes les chances de réussir dans la vie. Enfin, il y a tellement d'autres paramètres, mais ne te décourageons pas.
En revanche, si les mots défilent dans ton esprit comme dans un tétris ultra-complexe et que tu n'arrives pas à les assembler pour en extraire le sens, il y a de fortes chances pour que tu t'endormes très rapidement car tes paupières vont être lourdes, très lourdes... Tu dors peut-être déjà. Ou bien tu es somnambule.
Pourquoi le pouvoir d'achat ? Parce que savoir lire, comprendre et savoir compter, c'est ça le vrai pouvoir d'achat. Comprendre ce qu'on te vends, ce dont tu as besoin, combien tu vas réellement le payer, comment tu vas pouvoir faire des économies, comment tu vas pouvoir gagner de l'argent, combien tu vas pouvoir le gagner, comment on va te le reprendre avec les impôts, pourquoi on va te le reprendre, à quoi ça sert de voter, comment on compte les sièges à l'assemblée, pourquoi tu te fais arnaquer, comment t'as été prévenu pendant tout ce temps (c'était marqué pourtant)... Enfin, tout cela pour te dire que ce qu'on te rabâche avec le français et les maths, cela a un objectif final : te faire devenir un consommateur averti. Et un consommateur averti en vaut deux. C'est salutaire pour toi, c'est malheureusement salutaire pour ceux qui vont te payer et te reprendre ton argent (c'est marrant, chez le fonctionnaire, celui qui donne, c'est celui qui reprend... c'est un peu débile comme système [analyse ce commentaire et essaie de montrer en quoi le commentaire est absurde. Ensuite, récite la table de multiplication de 7 et de 9]).
La DEPP
Heureusement, nos statisticiens de l'éducation nationale comptent pour nous. Ce sont ceux qui ont bien réussi à l'école. Rassures-toi, en étant un bon statisticien, tu peux également travailler dans une salle de marché et être le nouveau trader à la mode de Fleury Merogis, en ayant toi aussi ta propre F-40 et non pas une Corsa d'occasion presque rouillée mais qui n'a que 150 000 km et que tu peux encore faire tirer cinq ou dix ans.
Voilà, jeune, tu peux t'arrêter ici. Tu en sais déjà trop.
La DEPP, c'est la Direction de l'Evaluation, de la Prospective et de la Performance, les statisticiens qui nous régalent de nouveaux chiffres régulièrement. Ils viennent de sortir une note qui tente de montrer objectivement l'évolution du niveau scolaire des élèves en fin de CM2 entre 1987 et 2007. La conclusion semble être affligeante, selon les journalistes du Monde [28.03.2008].
L'Education Nationale est en pleine réflexion sur le programme des écoles primaires et sur la page d'accueil du site, nous sommes invités à participer à cette réflexion sur la nouvelle proposition des programmes. A vous de lire si vous êtes intéressés par cette initiative.
La question est délicate. Cela fait des années que les programmes des primaires sont remis en question. La baisse du niveau scolaire des élèves en entrée de collège à la fin des années 1990 a déjà été constatée par différentes études. Refaire des programmes, c'est bien, mais j'ai l'impression que c'est la solution ressortie régulièrement par les différents ministres pour justifier leur poste ("qu'avez-vous monsieur le Ministre durant tout ce temps ? Hé bien, mon action a conduit à la refonte complète et cohérente des programmes scolaires, ce que mes prédécesseurs n'avaient pas fait, et les résultats ne pourront être visibles que dans quelques années, bien évidemment..." Juste le temps de briguer un autre ministère dans une démarche cohérente pour prendre les gens pour ce qu'ils ne veulent pas être et histoire d'avoir les miches au chaud...).
Tiens, le jeune, puisque tu lis encore, je vais essayer de faire une comparaison débilisante, comme savent le faire nos hommes politiques les plus habiles. Tu vois, faire un nouveau programme scolaire, c'est un peu comme dire : au football, en ligue 1, il faut rester dans les 17 premiers sinon tu passes en ligue 2. Pour cela, tu dis au gardien : "toi, tu arrêtes tous les tirs cadrés", et tu dis aux attaquants : "tu prends le ballon, tu tires et tu marques". Les autres joueurs sont là pour tacler et faire des passes. C'est simple non ? Et bien, c'est ça, la nouvelle proposition de programme scolaire. Ensuite, tu prends un prof d'une classe (pas forcément en difficulté, disons une classe de petits bourgeois issus de la carte scolaire, mais ça marche encore plus facilement avec une classe de banlieue genre neuf trois). Ca, c'est l'entraîneur (genre Paul Le Guen chez les bourgeois, ou Pouliquen chez ceux qui n'ont pas les moyens). Et bien le prof, il a beau dire à ses élèves, tu vois, c'est simple tu fais 3 fois 3 et ça te donne 9, quand ça rentre pas, ça rentre pas (demande à Diané). Alors, il y a les automatismes, apprendre à répéter les gestes, faire et refaire les mêmes actions (heureusement, l'école ce n'est pas collectif, sinon on ne s'en sortirait jamais), et puis il y a les jours de matches où il faut tout donner. J'espère que tu comprends où je veux en venir, mais je sens que je t'ennuie et que tu t'apprêtes déjà à cliquer sur MSN pour discuter sérieux avec tes potes. D'ailleurs, je suis étonné que tu sois encore là, mais il s'agit sans doute d'une erreur : tu es le somnambule qui voit défiler le tétris de mots dans sa tête, tout s'explique !
Nos retraites
Je crois qu'il va falloir tirer un trait dessus. On ne peut pas vraiment compter sur nos jeunes. Nous ne sommes de toutes manières pas un bon exemple pour eux, nous n'avons ni réussi à les éduquer, ni à les empêcher de jouer à leur jeu vidéo débile, ni leur couper l'envie de participer à des jeux intellectuels comme le Big Deal (quoi ça n'existe déjà plus ??) ou Next (quoi ça existe encore ??).
Nos profs ne réussissent même plus à leur inculquer quoi que ce soit. Les parents n'en parlons pas, leurs profs n'ont pas réussi à en tirer grand chose non plus, à l'époque... Le mal est pire qu'il n'y paraît. Mais bon, tout ce petit monde ne vote pas encore... Il faut juste réussir à leur faire miroiter deux ou trois choses quand ils auront dix-sept ans, et le tour sera joué. Si j'étais homme politique visionnaire, je commencerais à investir dans une retraite en Finlande ou en Norvège, là où les jeunes savent compter et lire (le problème, c'est qu'ils sont aussi nuls que nous en français... d'un autre côté, ce n'est que leur troisième ou quatrième langue).
ajouter un commentaire commentaires (0) recommander









